Environnement Lançonnais

Fukushima, six mois après : un technicien de la centrale raconte

vendredi 16 septembre 2011 par Alain KALT (retranscription)

Publié le 12-09-11 à 20:29 Modifié à 23:05 par Le Nouvel Observateur.

Malgré l’interdiction de s’adresser aux médias, "Monsieur T. S.", salarié chez TEPCO depuis dix ans, évoque les conséquences de la catastrophe. Par Ursula Gauthier

Photo transmise par l’opérateur Tepco de la centrale nucléaire de Fukushima, au Japon, le 30 juin 2011. (c) Afp

RéagirComment entrer en contact avec un ouvrier travaillant actuellement sur le site de la centrale nucléaire de Fukushima ? Via le syndicat des employés de Tepco ? Impossible : ce syndicat-maison est entièrement inféodé à TEPCO, reçoit ses ordres de la direction de la compagnie nucléaire. Depuis le désastre de Fukushima, les ordres sont de ne pas parler aux médias.

J’ai tenté une voie de traverse : un petit syndicat indépendant, qui n’a pas de liens avec TEPCO. Il a fallu mobiliser plusieurs personnes de la direction pour obtenir finalement le contact d’un ouvrier. Celui-ci a une trentaine d’années et se fait appeler "Monsieur T.S." On me prévient que "Monsieur T.S." ne donnera pas son vrai nom. C’est lui qui a choisi la date de la rencontre, ainsi que le lieu, une arrière-salle de salon de thé à Iwaki, petite ville située à 30 kilomètres au Sud de la centrale de Fukushima. "Monsieur T.S." a précisé à notre intermédiaire qu’il ne parle pas l’anglais, et que je devais en conséquent venir à Iwaki avec un interprète.

"Monsieur T.S." est un solide gaillard au regard intelligent. Il pose sur la table un petit compteur Geiger, fabriqué en Australie, qui ne cessera de grésiller pendant l’entretien. L’activité radiologique dans ce quartier tranquille n’est pas affollante, mais elle n’est pas nulle. Je sors mon propre compteur ramené de Paris pour comparer les résultats : ils sont de fait concordants.

"Si ça s’apprenait, je perdrais mon travail" "Je l’ai toujours sur moi, précise ’Monsieur T.S.’ Partout où je vais, je mesure systématiquement le niveau de radioactivité. Et quand je trouve des hotspots (des "points chauds") j’alerte les gens du coin". En somme, "Monsieur T.S." fait ce que le gouvernement ne fait pas : repérer les lieux où, par suite des vents et surtout du ruissellement, les particules se sont accumulées et dégagent assez de radioactivité pour déclencher le bip-bip du compteur. "Je le dis aux gens, pour qu’ils soient informés. Qu’ils ne laissent pas les enfants s’approcher de ces points, qu’ils demandent aux autorités une décontamination…"

"Monsieur T.S." pose également sur la table deux téléphones portables, dont un Iphone, "pour avoir Internet et lire mes mails", précise-t-il. L’autre téléphone correspond à un abonnement qui permet de bénéficier de tarifs moins chers à la minute. Pendant notre entretien, son téléphone sonnera d’ailleurs plusieurs fois. "J’ai déjà rencontré pas mal de journalistes. Comme ils ont mon numéro, ils m’appellent dès qu’il se passe quelque chose, pour vérifier les informations sur l’état de la centrale. Mais mes supérieurs ne savent pas que je parle aux médias. Si ça s’apprenait, je perdrais mon travail".

C’est quoi votre travail, au juste ?

- Je travaille à l’entretien des machines, comme technicien. Ca fait dix ans que je suis salarié chez TEPCO, et j’ai travaillé dans différentes centrales.

Pourquoi m’avoir donné rendez-vous ici ?

- Parce que j’habite ici, à Iwaki.

Est-ce que les mesures actuelles de sécurité sont suffisantes sur le site de la centrale ?

- Ils font de leur mieux. Mais ce n’est pas assez. Par exemple, on n’a pas de prises de sang, pas d’analyses d’urines, pas de mesures particulières en cas de chaleur. Or on sait que la chaleur augmente les risques. Il n’y a pas non plus de dépistage de cancer…

Ils font quoi au juste, alors ?

- Ils ont augmenté les "comptages du corps entier". Avant l’explosion, on en passait un tous les trois mois. Maintenant, c’est un tous les mois. Un comptage de deux minutes, uniquement du rayonnement béta.

Quels sont vos derniers résultats ?

- Ils sont plus élevés qu’avant, c’est sûr… Mais pas plus élevés que chez les collègues qui travaillent sur le site.

Ils vous ont donné des compteurs Geiger ?

- Non, ce compteur-ci m’appartient. Je l’ai acheté pour connaître le niveau de radiation chez moi. Mais chaque employé du site porte sur lui un système d’alarme qui sonne si la radioactivité dépasse un certain niveau. On sait qu’il faut s’arrêter, mais on ne sait pas quelle quantité on a absorbé, parce qu’il n’y a pas d’écran, il n’y a pas de mesure exacte. Sinon, on a aussi sur nous un dosimètre qui mesure le total des radiations absorbées sur un mois.

Quels sont les seuils considérés comme acceptables ?

- Avant l’accident, la limite était d’un millisievert par an, comme partout ailleurs. Aujourd’hui, le seuil a été porté officiellement à 80 millisieverts par an pour les personnels de la centrale. Mais l’alarme sonne à 30. En réalité, quand on a atteint 30, on doit renter à la maison.

Où étiez-vous pendant l’accident ?

- J’étais au travail au moment du tremblement de terre. On nous a dit de rentrer chez nous et d’attendre qu’on nous appelle. Je n’étais donc plus là quand le tsunami est arrivé, ni pendant les explosions qui ont suivi. On a attendu deux semaines. Plus tard on a appris qu’en fait, pendant ces deux semaines, TEPCO n’avait laissé sur le site que certains ingénieurs maison. Quant aux techniciens, TEPCO a fait appel aux sociétés sous-traitantes qui avaient fabriqué les machines. Ce sont les personnels de ces sous-traitants qui ont travaillé pendant les deux premières semaines.

On dit qu’il y a eu des ingénieurs à la retraite qui se sont portés candidats dans les jours suivant l’accident.

- Oui, il y a eu 460 candidatures. Mais la situation de la centrale était trop instable. Seules 5 personnes ont finalement été admises sur le site à partir du 10 juillet. Je ne connais aucun de ceux qu’on a appelé "les 50 de Fukushima". Personne ne parle de ce sujet. Les gens sont plutôt tournés vers l’avenir.

Les rejets radioactifs ne sont pas terminés… Vous courez donc un certain risque. Vous n’êtes pas trop inquiet ?

- Pas trop. Bien sûr, là où je travaille, la radioactivité est aujourd’hui dix mille fois plus élevée qu’elle ne l’était avant l’accident. Je serai peut-être malade plus tard… Mais je n’y peux rien. Alors je préfère avoir une attitude positive.

Quelles sont les nouvelles de la situation de la centrale ?

- TEPCO dit que la situation est en train de se stabiliser. Que la première étape est complétée. Mais je ne le crois pas.

Pourquoi ?

- Il faudrait pour ça que tous les tuyaux endommagés aient été remplacés. Or on en est loin… TEPCO dit aux ouvriers qui sont chargés de ce travail : il faut avoir tout fini à telle date. Mais ces dates ne correspondent pas à la réalité. Cette situation est absolument inédite, et on voit bien qu’ils ne savent pas réellement combien de temps prennent les choses…

Mais vous faites confiance à TEPCO pour y arriver ?

- (Après un moment de silence) Je pense qu’ils ne font pas tout ce qu’on pourrait faire, ils ne font pas le maximum. Ils pourraient essayer d’autres méthodes. Pour l’instant, ils s’en tiennent à nos méthodes japonaises. Je trouve qu’on n’a pas assez de contacts avec des ingénieurs étrangers. Il n’y a pas une atmosphère d’échanges et de discussion, qui pourrait donner l’idée de nouvelles méthodes…

De grandes compagnies non-japonaises sont pourtant présentes sur le site.

- Ces étrangers-là viennent pour s’occuper de leurs propres machines, pour les remettre en route. Ils ne sont pas du tout présents auprès de TEPCO pour réfléchir sur la situation de façon globale.

Quelle est votre opinion quant à la poursuite du programme nucléaire au Japon ?

- Il faut arrêter toutes les centrales du type de Fukushima. Elles ne tiennent pas face au risque de tsunami.

Est-ce que vous avez une prime pour le surcroît de risque ?

- Non. Nous avons seulement mille yens de plus par jour (8,50€ environ) pour les repas, pour tenir compte des dépenses dues au fait que nous avons été évacués de notre maison, qui se trouve à 5 kilomètres de la centrale. Nous habitons maintenant à l’hôtel et nous devons manger au restaurant. Ca fait plus de frais.

Vous avez été indemnisés pour votre maison ?

- Les négociations sur ce sujet n’ont pas encore commencé.

Quels sont vos projets pour le futur ?

- Je veux continuer à travailler ici jusqu’à ce que la situation des réacteurs soit stabilisée. Ensuite, je voudrais travailler sur le combustible usé qui est un problème très urgent à Fukushima.

Vous n’en avez pas assez du risque ?

- Si on pense au risque, on ne peut plus travailler. Alors je préfère ne pas m’en préoccuper trop. De toute façon, si je reste ici tant que le problème de Fukushima n’est pas réglé, ça veut dire que je reste jusqu’à ma retraite. Parce que cette centrale va mettre très très longtemps à se stabiliser.

Beaucoup de gens à Fukushima veulent partir le plus loin possible. Ce n’est pas votre projet ?

- Non. Moi je me sens citoyen de cette ville. Je suis né ici, ma famille est ici. Je voudrais que ceux qui partent puissent revenir un jour. Que Iwaki ne devienne pas une ville-fantôme. Pour ça, il faut que certains restent. D’ailleurs il existe des façons de rendre habitable une ville qui a été contaminée par la radioactivité. Il faut changer la couche superficielle de terre, il faut laver les maisons… Ca demande du temps.

Est-ce que vous avez besoin de quelque chose de particulier ?

- Oui. J’aimerais beaucoup entrer en contact avec Greenpeace, discrètement bien sûr. J’aimerais beaucoup avoir une autre source d’informations que TEPCO. Mais je ne sais pas comment faire pour les rencontrer. Pouvez-vous m’aider ?

Propos recueillis par Ursula Gauthier - Le Nouvel Observateur

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